Raison et Sentiments Jane Austen
Films,  Royaume Uni

Raison et Sentiments : une adaptation entre audace et frustration

Vu en VOST le 28 septembre 2026

Il y a des histoires que l’on connaît presque par cœur et que l’on continue pourtant à avoir envie de redécouvrir sous un nouveau regard. Raison et Sentiments fait clairement partie de celles-ci pour moi. Le roman de Jane Austen a connu de nombreuses adaptations et cette nouvelle version réalisée par Georgia Oakley avait donc un défi de taille : trouver sa propre identité sans chercher à reproduire ce qui avait déjà été fait auparavant.

Et une identité, ce nouveau Raison et Sentiments en possède indéniablement une. Le film multiplie les partis pris, aussi bien dans sa réalisation que dans sa manière d’aborder certains personnages. Malheureusement, si j’en ai trouvé certains particulièrement intéressants, d’autres m’ont beaucoup moins convaincue.


Un Raison et Sentiments beaucoup plus sombre

C’est probablement la première chose qui m’a frappée : cette nouvelle adaptation de Raison et Sentiments est sombre. Très sombre même par moments. Georgia Oakley semble avoir voulu s’éloigner de l’image lumineuse et policée que l’on associe parfois aux adaptations de Jane Austen pour proposer quelque chose de plus brut, naturel et presque gothique. Et qui efface aussi l’humour qu’on retrouve dans les œuvres de Jane.

Sur le papier, pourquoi pas. Mais je n’ai pas toujours trouvé le résultat particulièrement agréable à regarder. Les intérieurs sont régulièrement plongés dans la pénombre, les couleurs semblent recouvertes d’un filtre permanent et la caméra, très mobile, renforce encore cette impression. À force de vouloir imposer une atmosphère, le film finit parfois par ne plus vraiment mettre en valeur ce qu’il filme.

C’est particulièrement dommage pour les lieux de tournage. Les demeures et les paysages sont magnifiques, mais je n’ai que rarement retrouvé cette sensation d’émerveillement que peuvent me procurer les grandes productions historiques britanniques. Même la nature est montrée sous un jour plus sauvage, humide et presque menaçant. C’est un véritable choix esthétique, que je peux comprendre, mais auquel je n’ai personnellement pas vraiment adhéré.

Certains détails ont également renforcé cette impression de décalage, notamment les coiffures très libres, avec les cheveux régulièrement détachés ou dans le visage, et des couvre-chefs qui ne m’ont pas toujours convaincue. Mais ce sont surtout les scènes de bal qui m’ont laissée perplexe. Les chorégraphies, très modernes et démonstratives, m’ont complètement sortie de l’époque. Un parti pris d’autant plus étonnant que le reste du film semble justement rechercher une forme de naturalisme et d’authenticité.

Raison et Sentiments Jane Austen


Daisy Edgar-Jones et George MacKay, évidence du film

Heureusement, il y a le casting. Et de ce côté-là, le niveau est particulièrement élevé. Daisy Edgar-Jones est une très belle Elinor Dashwood. Toute la retenue du personnage fonctionne parfaitement avec son jeu. Elinor ressent énormément de choses mais vit dans un monde où elle ne peut pas toujours les exprimer, et l’actrice réussit à faire passer beaucoup par un regard, une hésitation ou un silence. Ils ont instauré une évolution très visible et intéressante, j’ai d’ailleurs été surprise par une scène en particulier avec Willoughby où elle montre tout son caractère.

Face à elle, George MacKay est absolument formidable en Edward Ferrars. Il est doté de belles valeurs (même si certaines choses ont été modifiées qui ne me plaisent pas vraiment), ainsi qu’une belle présence. Mais c’est surtout leur duo qui constitue pour moi l’une des plus grandes réussites de cette adaptation. Leur alchimie est immédiate et le film prend réellement le temps de construire leur relation. Il suffit parfois de très peu de choses entre eux pour que l’on comprenne tout ce qui n’est justement pas prononcé.

Et c’est là que la retenue de la réalisation fonctionne beaucoup mieux à mes yeux. Elinor et Edward sont deux personnages qui ne peuvent ou ne savent pas toujours dire ce qu’ils ressentent. L’alchimie entre Daisy Edgar-Jones et George MacKay devient donc essentielle pour remplir les silences. Et ils le font merveilleusement bien. J’ai vraiment aimé la manière dont cette adaptation met leur duo en lumière et lui laisse de la place pour exister. Parmi tous les partis pris du film, c’est probablement celui auquel j’ai le plus adhéré. C’est un peu un Raison et Sentiments du point de vue d’Elinor finalement.

Raison et Sentiments Jane Austen


Une Marianne beaucoup plus difficile à aimer

J’ai malheureusement eu beaucoup plus de mal avec Marianne. Cette version du personnage est particulièrement brute, vive et critique. Esmé Creed-Miles possède des traits très bruts, durs et surtout un regard extrêmement intense que la réalisation exploite énormément. Cela donne à Marianne une véritable force, mais également une dureté qui m’a empêchée de m’attacher à elle.

Marianne est évidemment entière. Elle juge, elle s’emporte, elle idéalise l’amour et considère facilement ceux qui ne partagent pas sa vision comme incapables de ressentir aussi profondément qu’elle. Mais ici, je l’ai parfois trouvée franchement antipathique et particulièrement sèche, y compris envers sa propre sœur. La relation entre Elinor et Marianne est pourtant bien présente. Elle reste même très belle et le film lui accorde beaucoup d’importance. Mais elle est, comme beaucoup de choses dans cette adaptation, beaucoup plus brute.

Ce choix aurait sans doute moins posé problème pour moi si le film avait ensuite pris davantage le temps de montrer l’évolution de Marianne. Car son histoire avec Willoughby n’est pas simplement celle d’une jeune femme qui connaît son premier grand chagrin d’amour. Tout ce qu’elle croyait savoir sur l’amour, les sentiments et même sur les autres est brutalement remis en question.

Raison et sentiments Jane Austen


Willoughby, ou la séduction comme une arme

Paradoxalement, j’ai beaucoup aimé ce que le film fait de Willoughby. Frank Dillane propose un personnage dont le charme repose moins sur son physique que sur son attitude et la conscience de son pouvoir de séduction. Il comprend très vite Marianne, sait ce qu’elle attend d’une grande histoire d’amour et possède toutes les armes pour correspondre à l’idéal romantique qu’elle s’est construit. Et il en joue.

J’ai surtout apprécié que le film n’efface pas pour autant les sentiments qu’il développe réellement pour elle. Willoughby peut se jouer de Marianne et privilégier ses propres intérêts tout en étant malgré tout tombé amoureux d’elle. Cela ne l’excuse évidemment pas, mais rend la situation presque plus cruelle : Marianne n’a pas imaginé ses sentiments, ils n’ont simplement jamais été assez forts pour qu’il la choisisse, ni la situation qu’il vise… Une ambiguïté qui donne beaucoup d’intérêt au personnage et que Frank Dillane exploite parfaitement.

Raison et sentiments Jane Austen


Une évolution de Marianne sacrifiée

C’est finalement après cette désillusion que le film m’a le plus frustrée. Marianne tombe gravement malade et doit se reconstruire, une période essentielle puisqu’elle ne doit pas seulement se remettre de Willoughby, mais aussi revoir sa conception de l’amour et des sentiments. C’est précisément là que le colonel Brandon devrait prendre toute son importance. J’ai beaucoup aimé Herbert Nordrum, qui apporte beaucoup de calme et de profondeur au personnage, mais sa relation avec Marianne est malheureusement trop peu développée. Son regard sur lui change assez brutalement lorsqu’elle découvre son acte de bravoure et cette part passionnée, presque irrationnelle, qu’elle ne lui soupçonnait pas.

C’est justement ce qui m’a gênée. J’aurais préféré voir Marianne comprendre progressivement qu’une autre manière d’aimer peut être tout aussi profonde. Ici, le film semble plutôt rendre Brandon compatible avec l’idéal romantique qu’elle possédait déjà, alors que son évolution aurait justement pu l’amener à le remettre en question. Le contraste avec Willoughby en aurait été d’autant plus fort : une passion spectaculaire face à des sentiments moins démonstratifs, mais exprimés par les actes et la constance.

Avec ces raccourcis, j’ai donc eu du mal à croire réellement au rapprochement entre Marianne et Brandon. C’est d’autant plus dommage que Herbert Nordrum avait, selon moi, tout ce qu’il fallait pour proposer un excellent colonel Brandon. Puis il faut dire que la scène du duel m’a pas totalement convaincue. Les filles à la fenêtre était malaisant… et pas de témoins ni rien…

Raison et sentiments Jane Austen


Une adaptation qui fait de vrais choix

C’est finalement ce qui résume assez bien mon sentiment face à ce nouveau Raison et Sentiments : le film fait des choix. Et je préfère finalement une adaptation qui tente de proposer une véritable lecture de l’œuvre plutôt qu’une version qui se contenterait simplement d’illustrer le roman sans personnalité. J’ai aimé certaines idées et relations. J’en ai beaucoup moins apprécié d’autres.

Le parti pris visuel très sombre et presque gothique ne m’a pas séduite et m’a même parfois empêchée de profiter pleinement des décors. Certaines modernisations, notamment les danses, m’ont complètement sortie du film. Et surtout, le traitement de Marianne m’a laissée particulièrement frustrée. En accentuant autant sa dureté tout en raccourcissant l’évolution qui suit sa désillusion amoureuse, le film m’a donné une version du personnage à laquelle je n’ai pas réussi à m’attacher.

Pourtant, il possède aussi de véritables qualités. Le casting est excellent, Frank Dillane propose un Willoughby beaucoup plus intéressant que je ne l’imaginais, Herbert Nordrum est un très bon Brandon malgré le peu de matière qu’on lui laisse et surtout, Daisy Edgar-Jones et George MacKay sont magnifiques ensemble. Leur Elinor et leur Edward constituent à eux seuls une vraie réussite et leur alchimie donne certaines des plus belles scènes du film. Caitriona Balfe est douce, et avec Bodhi Rae Breathnach en Margaret, leur famille est très cocon, autre point fort de l’intrigue. Fiona Shaw (Mrs Jennings) et Stacy Martin (Fanny Dashwood) sont exactement ce que j’espérais de leurs personnages !

Raison et sentiments Jane Austen


Je suis donc sortie de la salle assez partagée. Je reconnais une vraie personnalité à cette nouvelle adaptation et j’aime qu’elle ait tenté de poser son propre regard sur Raison et Sentiments. Mais certains de ses choix m’ont davantage éloignée de l’histoire qu’ils ne m’ont permis de la redécouvrir.

Et c’est peut-être finalement ce qui rend les nouvelles adaptations de Jane Austen toujours aussi intéressantes : plus de deux siècles après la publication de ses romans, ses personnages continuent à être interprétés, questionnés et réinventés. Toutes les propositions ne nous touchent pas de la même manière, mais elles nous donnent encore envie de discuter pendant des heures d’Elinor, de Marianne, d’Edward, de Willoughby et du colonel Brandon. Rien que pour cela, Jane Austen n’a décidément pas fini de nous accompagner.


Envie de rester dans l’univers de Jane Austen ?
Retrouvez également mon avis sur Persuasion, autre adaptation qui propose sa propre lecture d’un grand classique de l’autrice. Vous pouvez aussi retourner à Pemberley avec Death Comes to Pemberley, qui imagine Elizabeth et Darcy plusieurs années après leur mariage au cœur d’une enquête criminelle, ou découvrir Miss Austen, une très belle série qui s’intéresse à Cassandra Austen et à l’héritage laissé par sa célèbre sœur.


En savoir plus sur La Fille en Rouge

Subscribe to get the latest posts sent to your email.

4 commentaires

  • Light And Smell

    Merci pour ton superbe avis sur ce film dont j’attendais la sortie avec impatience. J’adore les ambiances sombres quasi gothiques mais pas pour un roman de Jane Austen, ce n’est pas l’esthétique que j’attends. Néanmoins, tu as raison, le fait que des risques soient pris doit être salué.

    • La Fille en Rouge

      Ca me dérange pas non plus mais là on a tout l’humour d’Austen qui est parti et visuellement pour moi ca m’a gaché le visionnage. Beaucoup beaucoup trop sombre.
      C’est audacieux. Et un parti pris assumé et ca je ne peux que le saluer. Mais ca l’a pas vraiment fait

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

En savoir plus sur La Fille en Rouge

Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accès à l’ensemble des archives.

Poursuivre la lecture